Dans l’indéfinissable se trouvent les œuvres de
Jamila Lamrani. Il y a ce que nous voyons et qui d’une exposition
à l’autre ne cesse de nous surprendre, installations
audacieuses, prises de possession de l’espace, affirmation de la
pertinence d’un travail inscrit dans sa particularité
propre, celle de nous transporter dans un imaginaire dans lequel il
nous faut pénétrer, comme si une curiosité se
faisait jour soudain et qu’il nous tarde de la satisfaire.
Devant nous ces « objets » singuliers, ces
présentoirs étranges, ces cylindres de carton entrouverts
où l’œil détecte de précieuses
présences, ondulations naturelles de fines rangées de
perles noires, devant nous ces installations du sol aux cimaises,
araignées de pacotille, constellations d’astres de papier
dont on ne sait plus s’il faut attacher le regard sur
elles-mêmes ou sur leurs ombres portées sur le mur, devant
nous ces parterres de boutons de rose au pied d’une colonne de
perles, ou ces accumulations d’objets identiques, petits sacs de
tissu figé dans la colle et lentement installés les uns
à côté des autres et qui créent un nouvel
espace visuel où l’œil à nouveau se perd,
voilà ce que l’on voit, voilà pour le descriptif
trop pragmatique, la part apparente de ce que Jamila nous donne
à voir. Le reste est dans l’indéfinissable,
c’est à dire dans l’essentiel.
Dire le monde dans sa complexité, de cette parole silencieuse
des artistes, voilà ce qui est à l’œuvre dans
le travail de Jamila Lamrani, explorant les tensions de la
société en usant du langage le plus près de soi,
celui de sa sensibilité propre. Car c’est bien de tension
qu’il s’agit. Travail de grand écart entre la force
et la fragilité, la douceur et la violence, le monde
extérieur et la sphère intime. Sourires verticaux,
jardins des délices, parures de rêve, paradis convenus
devenus enfers insupportables, enfances heureuses retournées
comme un gant, contrastes d’un imaginaire pris en étau
entre des aspirations contradictoires, qui sont celles de toute une
génération aujourd’hui. Comment ne pas penser aux
draps recouverts d’épingles, aux lames de rasoir cousues
sur des linges du travail de Safaa Erruas, aux trousseaux de papier de
soie de Batoul S’himi ?
Ce qui relie le travail de ces artistes et qui fait sens, c’est
l’emploi de matériaux simples, ordinaires, fragiles objets
du quotidien le plus banal. Economie de moyens, voulue, inscrite dans
une perspective moderne de rejet de consommation
effrénée. Jamila se sert de perles fines, noires, dans
cette sobriété de la non couleur, pour se détacher
de l’exubérance habituelle des bijoux pour lesquels elles
sont utilisées habituellement, de fils de soie, de feuilles de
carton, de papier d’aluminium, de boules de papier
mâché, de boutons de roses séchés, des
pompons, des tissus fins, matériaux qui évoquent
l’univers des femmes.
Mais c’est surtout les dispositions formelles que nous devons
interroger dans le travail de Jamila Lamrani même s’il nous
faudra examiner aussi, avec la part circonstanciée de la
réalisation de certaines œuvres, avec les
péripéties biographiques qui les ont
déterminées, dans les contextes théoriques et
pratiques de chaque exposition, cette part subjective qu’il
comporte, cette part allégorique qui est la marque puissante
d’une culture et qui ne peut manquer de nous interpeller, de nous
tendre un miroir dans lequel nous ne pourrons qu’être
tentés d’y retrouver notre époque sinon
nous-mêmes.
Tension née de la forme donc, rapports entre symétrie et
dissymétrie, équilibre et déséquilibre,
lois de la gravitation et attraction ascensionnelle, tout cela semble
à l’œuvre dans ce que Jamila Lamrani nous montre.
La mise en volume de cartons plats par cintrage est emblématique
du rapport particulier qu’elle entretient avec la
symétrie. Les éléments rajoutés soulignent
un effet de miroir qui n’est pas sans rappeler la symétrie
traditionnelle, symétrie en volume qui se rapproche de celle des
retables, mais également référence à
l’architecture où plans, volumes et
élévations sont généralement
organisés autour d’un axe longitudinal, ici fente
permettant la vision intérieure de l’œuvre. Les
motifs circulaires rajoutés ( fils de perles noires) font alors
référence aux systèmes décoratifs, se
soumettent à l’ordre de la symétrie
réflexive. C’est par la dissymétrie introduite par
les accidents de gravitation naturelle de ces motifs et par
l’apport d’objets en suspension ( petites pierres
transparentes) que se crée la tension recherchée. De
plus, l’effet de série de ces cartons cintrés au
mur, non pas identiques mais seulement semblables montre qu’il
n’est pas seulement question ici de symétrie
réflexive mais bien également d’une symétrie
de translation (pièce à côté d’une
autre) que l’on retrouve aussi dans une autre œuvre
présentée, cette mosaïque faite de petits sacs de
toile, objets en apparence semblables et assemblés l’un
contre l’autre avec une grande rigueur formelle, dans la lenteur,
dans un geste dont l’unique motif semble être la
répétition. Chaque carré appliqué sur le
mur incarne une perfection accomplie, un degré
d’achèvement ultime, mais les faibles écarts par
rapport à la duplication parfaite des objets soulignent
l’impossible perfection de cette symétrie sérielle,
la rendent moins stérile en dynamisant l’œuvre toute
entière et l’ouvrent à de multiples
interprétations, mais surtout ces différences montrent
les limites d’une symétrie répétitive en
posant le problème de la dissymétrie. On retrouve cette
même opposition dans les rapports de tension entre
l’équilibre et le déséquilibre des
œuvres réalisées à l’aide de pompons
blancs et de perles transparentes occupant un espace
indéterminé entre la chute ou
l’élévation, gravitation ou lévitation,
perles légères tenues en suspension et échappant
aux lois de la pesanteur mais aussi répandues et
accumulées sur le sol dans une tentative de soulignement de la
verticalité du mur. Objets formels à
l’identité détournée ou sans identité
propre comme ces petites sphères de papier mâché ou
bien au contraire, parfaitement identifiables comme ces
araignées-objets dont l’équilibre introduit une
dimension physique nouvelle. Le problème de
l’équilibre se trouve ainsi posé à la fois
dans sa dimension physique, mécanique et dans sa dimension
formelle, picturale. De même, installée entre le sol et la
cimaise, posée sur un carré de roses, la haute colonne de
perles noires dans sa fragilité apparente montre cette
dualité, installation dérangeante qui provoque chez le
spectateur un sentiment de déséquilibre lié
à l’indétermination entre la chute et la
gravitation, à la recherche improbable d’une
stabilité, d’une harmonie. En effet, l’œil qui
observe ne peut éviter la confrontation entre des forces
contradictoires, la statique de l’effet de colonne et le
carré fragile et éphémère constitué
de boutons de roses aux formes imprécises et changeantes. Tapis
de fleurs qui apaise l’esprit mais aussitôt est mis en
déséquilibre par le présence d’un
carré de vide à la base de la colonne.
De même que sur le plan formel le travail de Jamila Lamrani tend
à montrer une chose et son contraire, (dis)symétrie ou
(dés)équilibre, les mêmes tensions semblent
à l’œuvre sur le plan de
l’interprétation subjective. Douceur et violence, force et
fragilité, peur et séduction, froideur et émotion,
tout cela est bien présent dans l’ensemble du travail
montré ici. On connaît son attachement pour les
matériaux puisés dans le monde intime des femmes, parures
de perles, tissus, Khôl, roses séchées, fils de
soie, pour les matériaux de la fragilité tels que les
fils de nylon, les papiers, mais ces matériaux sont
poussés à leur limite de tension, comme pour en dire la
part la plus sensible.
On peut aisément imaginer Jamila prise par une sorte de jeu dans
la réalisation de ces pièces. Retour aux situations de
l’enfance, à la très petite enfance même
quand dans un coin du berceau était posé ce petit sac de
toile empli de poudres et d’herbes bénéfiques
sensées éloigner le mauvais sort, retour à des
peurs anciennes en manipulant les corps argentés de ces
araignées géantes, retour aux jeux patients des perles
enfilées avec soin, parures indispensables de la
séduction pour de très jeunes filles. Une façon,
par ce jeu, de garder une distance avec la réalité du
monde des adultes. Mais il y a surtout cette affirmation d’une
dualité générale, l’opposition entre des
forces contraires. Opposition symbolique entre le masculin et le
féminin dans les choix d’objets associés à
des formes architecturées, parures de perles soustraites au
premier regard enfermées dans des cartons cylindriques, douceur
de certains matériaux mais dureté des pierres
transparentes, formes rondes (sphères, boules, perles, cercles)
mais aussi formes droites (colonnes, tours, minarets), opposition
évidente entre le temporel et l’intemporel dans le rapport
né entre cette immense colonne noire, bloc monolithique qui
appelle le sacré, avec la multitude
éphémère des boutons de rose à ses pieds.
Peurs exorcisées par la représentation
allégorique, l’accumulation, la dérision, la
légèreté. Mais dans cette double attitude
d’hypersensibilité et de distance, il y a sûrement
un jeu caché, une stratégie
délibérée. Ce serait alors la vraie nature de ce
travail, qui, loin de celui de la peinture où le corps peint et
l’esprit s’exprime, voudrait nous faire croire à une
œuvre sans attache, sans identification, apparemment sans
identité sauf celle avouée de l’identité
féminine, alors que son travail s’inscrit dans les
tremblements de l’époque, au plus près des
interrogations existentielles et religieuses du monde
d’aujourd’hui. Certes, Jamila brode, assemble, tisse, tend
des fils fragiles d’un point de l’espace à
l’autre, mais son vrai matériau est le vide, c’est
lui qu’elle sculpte et creuse sans cesse. Et au delà de
tout, dans l’ambivalence de son propos n’affirme-t-elle pas
qu’il n’est pas de certitude en art, que les formes sont
infiniment manipulables ?
C’est vrai aussi que chaque œuvre montrée est un
miroir : elle contient ce que chaque spectateur y amène, elle
n’est plus image figée, surface fascinante, comme
l’étaient les tableaux de la peinture abstraite par
exemple. Chaque œuvre s’emplit du monde au gré des
déplacements que l’artiste opère au sein
d’influences variées, au sein des différents
apports culturels qui l’ont marquée, mais elle se nourrit
aussi des situations en forçant le dialogue avec le lieu dans
lequel elle est montrée, elle s’inscrit dans le temps et
dans l’espace, elle n’est plus le réceptacle unique
d’une sensibilité et d’un geste créateur,
elle devient un élément d’un système plus
vaste qu’elle. C’est bien cela la part
indéfinissable de cette tentative, ce qu’on pourrait
appeler le silence de chaque œuvre, sa profondeur poétique.
Il faut donc aller au delà de ce qui est vu, au delà de
ce que l’on sait de cette jeune artiste, de son parcours
remarqué d’élève brillante de
l’école de Tétouan, lieu d’excellence pour
une jeune génération d’artistes, souvent des
femmes, qui ont su se soustraire aux influences de leurs
aînés, à cette recherche identitaire inscrite dans
une géographie et un temps donnés, pour chercher une voie
qui leur soit propre dans un monde qui tend à
l’unification. Son travail mené lors de sa
résidence à La cité des arts à Paris en est
l’illustration, il s’inscrit dans cette recherche, dire le
monde avec sa propre culture mais dans une époque où les
vrais questionnements transcendent les frontières. En cela elle
fait partie de ces artistes sur lesquels il faudra compter demain. Les
organisateurs de la Biennale de Dakar en 2002 qui lui avaient permis de
montrer son travail ne s’étaient pas trompés, en
interprétant les différents apports culturels qui sont
les siens, Jamila Lamrani permet de nouvelles circulations du sens, des
échanges entre les valeurs du symbolique et de l’objet,
elle ouvre un chemin dans la complexité du monde.